Lettre à un inconnu

Crédits photos : Benoit Ract @bonobenract

Moi, c’est Marion

Je suis co-fondatrice de l’association P.A.N.A.C.H. , responsable marketing France d’une marque de sport, et professeur de danse. Je suis aussi mariée à Nathan, avec qui nous avons vécu la maladie. Les accompagnants aux malades sont souvent oubliés, mais ce sont eux qui donnent la force, la motivation et mènent la barque. Voici mon histoire.

Crédits photos : Ambre Portaz – amaza.fr

Cher inconnu, 
je t’écris aujourd’hui parce que j’ai besoin de te parler. 
Tu es arrivé dans notre vie au mois de juin 2016. Enfin plus dans la vie de Nathan. Je dis nous car Nathan c’est ma moitié, mon amoureux, ma douceur, ma raison. Nathan c’est ma vie tout simplement. Tu le fatiguais. Nous ne dormions plus. Nous pensions au départ que toi, Monsieur Inconnu, tu étais Monsieur Stress. Nous venions de monter notre entreprise, nous voulions que ça fonctionne. Nous avions des rêves et des idées plein la tête, mais toujours avec la peur au ventre et le doute de se dire « est ce qu’on est dans le droit chemin ? est ce que notre activité va marcher ? est ce qu’on pourra en vivre ? »
Ces questions car nous avions des projets ensemble. Oui après 7 ans de vie de couple, on a des projets, de maison, de mariage, d’enfants. 

Et puis en Juillet, tu as commencé à te manifester un peu plus violemment. A cause de toi, Nathan avait des douleurs incontrôlables dans les trapèzes, qui lui faisaient faire des crises de syncope et des pertes de connaissance. Ce que j’ai ressenti à ce moment là, quand je l’ai vu tomber au sol, inerte ? j’ai cru que tu étais Monsieur AVC. J’ai appelé les pompiers qui ne sont jamais venus. Je suis restée seule avec Madame Stress, Madame boule au ventre et Madame Palpitations. Je me sentais démunie alors j’ai appelé de l’aide. Le papa de Nathan est médecin, et il est venu, il a essayé de comprendre qui tu étais. Comme tu contractais le dos et les trapèzes de Nathan, il a aussi cru que tu étais Monsieur Stress. Il a donc demandé à Nath de se reposer, de se ménager, et de faire une IRM. Tu étais tellement sournois qu’on ne t’a pas vu sur l’IRM, raison de plus pour penser que tu étais Monsieur Stress. 

Et puis courant septembre, Nath et moi avons fait une séance de sport. Parce que oui, son métier est sa passion. Nous avions envie de nous faire mal, l’espace de 10min, monter dans le rouge, se décrasser, se surpasser, se prouver qu’on était capables. Nathan est largement meilleur que moi en CrossFit et dans tous les autres sports d’ailleurs. Sauf que ce jour là, j’étais devant lui et toi tu étais là aussi. Tu l’empêchais de respirer. Il soufflait comme un bœuf. Nathan est quelqu’un de fort et déterminé, et à ce moment là tu l’as empêché d’aller plus loin. Il s’est arrêté. On s’est tous inquiétés, moi, les coachs, les adhérents. Sa réaction n’était juste pas normale. On a voulu donc pousser les examens. Nous avons obtenu un RDV chez un Cardiologue réputé à Lyon, l’attente était longue mais nous savions que nous allions avoir une réponse fiable. 

Puis c’est en ce mois de Novembre que Nathan a eu son RDV. Je m’attendais à tout sauf à ça ce jour là. J’ai enfin pu te mettre un nom dessus Monsieur Inconnu, tu étais devenu Monsieur Cancer. Monsieur Cancer, de stade 4, tu étais beaucoup trop présent dans la vie de Nathan. J’aurai dû m’en douter, les signes ne trompaient pas, mais au fond tu sais qu’on espère toujours ne jamais te rencontrer. Tu n’étais qu’un gros ganglion qui prenait tout le thorax, et tu avais atteint les poumons. Le cœur de Nathan essayait de se protéger comme il pouvait, il avait créé une poche d’eau autour de lui pour se défendre.
Mais attends, tu as dit stade 4 ? c’est bien le stade le plus grave de ta famille Cancer ? Oui, c’est bien ça.
J’ai cru que c’était fini, j’ai vu ces 7 ans de bonheur défiler, mourir à petit feu. J’ai vu mon Nathan dans un lit d’hôpital, j’ai eu des visions macabres, je l’ai vu loin. Je me suis effondrée, j’ai paniqué. J’ai paniqué parce qu’il fait partie intégrante de ma vie, je ne sais pas ce que je serai sans lui, je l’ai construit, il m’a construite.
J’étais en permanence avec Madame Angoisse. Je ne dormais plus, je faisais cauchemars sur cauchemars. Pourquoi lui ? Pourquoi nous ? Nous avons une vie saine, nous faisons 5 jours sur 7 du sport, nous faisons attention à ce que nous mangeons, nous ne fumons pas, nous sommes raisonnables avec l’alcool … pourquoi ? qu’est ce qu’on t’a fait ? Tu ne m’as toujours pas apporté la réponse d’ailleurs et je ne l’aurais surement jamais. 
Et puis j’ai pleuré, j’ai vidé toutes les larmes de mon corps. J’étais vide, sans vie, je n’avais plus de goût, j’étais anéantie. J’avais cette immense peine dans le cœur, ce coup de poignard dans le dos, ce nom Monsieur Cancer qui se répétait sans cesse dans ma tête. Je n’étais jamais tranquille, je souffrais en silence. Heureusement mes proches étaient là. Là pour me rappeler que j’étais une Warrior, qu’il fallait aller de l’avant. J’ai été triste, en colère, et j’ai été enfin prête à t’affronter. 

Les médecins ont décidé à ce moment là de prendre Nathan en charge et de lui envoyer le plus fort protocole possible pour te dire Adieu. Ils nous ont dit que les trois premières semaines seraient déterminantes mais qu’on en sortirait au mieux en Mai. J’ai vu mon amour changer du jour au lendemain à cause de toi. Il a d’abord maigri, puis, ce Nathan si fort, est devenu si faible.

Je suis devenue son déambulateur, son infirmière, sa cuisinière, son assistante, sa force, sa motivation. Je répondais à tous ses caprices. J’avais tellement peur que le traitement ne fonctionne pas. J’ai tout donné, je me suis mise de côté, je ne pensais plus à moi, mais seulement à toi et à comment j’allais pouvoir me débarrasser de tes tentacules.
Les rôles dans le couple se sont totalement inversés. Je suis devenue la force et la protection, je n’avais pas le droit de réfléchir, pas le temps de penser à moi. Je suis entrée dans un engrenage, un rythme de vie complètement frénétique. Peut-être pour ne pas penser justement, je ne savais pas, je ne sais plus. Mais toi Monsieur Cancer, est ce que tu te rends compte de la pression ? Est ce que tu te rends compte de ce que tout cela implique ? J’ai mis ma vie entre parenthèses pour sauver mon amour. Il fallait que je sois forte, et je crois que je l’ai été. J’ai rarement flanché devant Nathan. En revanche je peux te dire que mes amis les plus proches ont souffert aussi.

J’étais dans un état second, je ne réfléchissais plus. Je faisais, machinalement. Je partais tôt au travail, je montais le soir à la salle de sport pour gérer ce que je pouvais gérer, je m’occupais de Nathan, je voulais qu’il se sente bien même si je savais que c’était impossible. Je passais mon temps à faire attention à l’hygiène, je vivais avec l’obsession de ne pas tomber malade car je savais que ça aurait pu être fatal pour lui.J’avais un rythme effréné. Et toi tu sais ce que c’est la fatigue ? Je ne sais même plus dire ni compter le nombre d’insomnies, à écouter Nathan respirer, à l’entendre gémir et souffrir. Je ne pouvais rien faire. Je pouvais juste être là et écouter. J’étais là et je ne pouvais rien faire. Tu connais l’impuissance ? Tu sais le sentiment que ça apporte ? C’est un sentiment de culpabilité extrême. Tu lui as fait vivre les pires souffrances morales et physiques. Mais on s’était promis dès le départ une victoire, une victoire contre la montre, une victoire contre toi, ta pression, tes insurmontables douleurs.

Nathan a été malade physiquement, je suis devenue malade mentalement. Ma vision de la vie a totalement changé, et la sienne aussi. On s’est promis de faire les choses dont on avait envie, de ne plus se forcer, de passer du temps uniquement avec les gens qu’on aime, de profiter, voyager, rire, respirer, aimer, créer, faire plaisir et se faire plaisir à soi … penser un peu à soi. Vivre comme si chaque jour était le dernier, ne plus avoir de routine. On s’est promis de prendre de la hauteur et quand je regarde comment j’aurais pu réagir il y a quelques années à certaines situations je me dis que nous y travaillons et réussissons un peu plus chaque jour.

Je savais que Nathan allait changer physiquement mais même si je le savais c’était dur. Dur de voir cet homme fort fondre, perdre prêt de 15kg, ne plus manger, devenir blanc comme un linge, sans cheveux ni sourcils, perdre confiance en lui. Mais Nathan est fort, et tellement fort qu’il se moquait de toi, il faisait des blagues sur toi et j’espère que tu as les oreilles qui ont sifflé très fort à t’en faire de l’acouphène. Sa force était là. Sa détermination aussi. Pas de pot pour toi, nous étions formatés de part notre passion à ne jamais lâcher, à se surpasser encore et toujours, à continuer à avancer sans écouter Monsieur et Madame Douleur.

Les derniers jours en chambre stérile étaient de loin les plus durs à vivre. Tu te rends compte, on a même fait une greffe de moelle osseuse pour se débarrasser de toi ! J’ai retrouvé un Nathan alité, incapable de me parler plus de 2 minutes sans s’endormir. Suite à  cet épisode, j’ai dû le doucher, le porter jusqu’aux toilettes, lui donner à boire et à manger. Et moi j’étais toujours avec Madame Doute, c’était devenue ma meilleure pote. Et malgré cette compagnie, je me forçais toujours à sourire, à motiver Nathan, à lui rappeler qui il était, à essayer de lui refaire prendre confiance en lui.

Est ce que le traitement avait marché ? Est ce que tu étais parti Monsieur Cancer ? L’attente était longue, 100 jours de stress, de doute, de remises en questions. Et toujours la même idée en tête, te défoncer la gueule. 
Le 29 mai 2017 … J-100 J-50 J-10 J-1 … C’était le jour J. Oui Monsieur Cancer on sait enfin qu’on t’a défoncé. On s’est battu, on a gagné. On t’a eu. Tu as puisé pendant 7 mois toutes nos énergies mais on t’a bel et bien anéanti. On a marché sur un fil pendant tout ce temps, je savais que je risquais de perdre Nathan chaque jour, c’était un combat lent, long et douloureux. Mais j’ai survécu à cette peur. Parce que oui j’ai eu peur… peur pour Nathan bien sûr mais aussi pour moi parce que je me suis vue partir. Je me suis vue plusieurs fois baisser les bras et me laisser aller. Mais Monsieur Courage m’a toujours accompagné. Monsieur Courage t’a fait un beau pied de nez. Et Madame Force mentale ? C’est une championne ! Monsieur et Madame Entourage ? MERCI ! c’est grâce à eux qu’on a pu te battre à plates coutures. Monsieur et Madame Espoir ? ce sont eux qui nous ont porté jusque là ! 

Alors Monsieur Cancer, on fait moins le malin ? On t’a botté le c**, si tu savais quel goût a cette victoire. Maintenant je n’ai plus qu’une chose à te dire, et pas des moins haineuses, parce que oui, la colère est encore là … va bien te faire E*****
#FUCKCANCER
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Crédits photos : Romy Lacombe – Membre de l’association P.A.N.A.C.H.

Bon, voilà. Je ne pensais pas à avoir à te renvoyer une lettre un jour. Je pensais qu’on avait été clair. Tu avais soif de vengeance ? En tout cas tu es repassé nous faire un coucou, Monsieur Cancer, en Mai 2018. Tu as parfaitement choisi ton timing… c’était 4 jours après notre mariage. Histoire de ne pas trop nous laisser dans le bonheur trop longtemps, et de nous ramener à la réalité vite, très vite.

Cette fois, pas de chimio, moins de souffrance physique et une ablation aura suffit à te faire disparaître. Un traitement plus court mais pas sans égratignures. Tu nous as hanté mentalement. Oui, Nathan s’est fait retirer un testicule 4 jours après notre mariage … est ce que c’était pour nous faire perdre espoir ? Pour nous montrer qu’on ne pouvait pas avoir une vie paisible et « normale » à 28 ans ? Pour repenser nos projets ? En fait, je ne sais pas et je crois que je n’ai pas envie de savoir. Je sais juste que tu es reparti aussi vite que tu es venu, et que c’est bien comme ça. Est ce que je dois m’attendre à une autre vengeance ? Un troisième round ? J’ai toujours madame doute qui anime mes nuits depuis 2018. Et toujours madame Raison qui m’accompagne au présent, madame Détermination qui pense l’avenir avec moi. 

Alors oui, des doutes j’en ai eu, et j’en ai toujours, des obstacles j’en ai surmonté, tout comme d’autres m’attendent patiemment. Mais ce qui me sort la tête de l’eau, c’est notre combativité, notre envie d’avancer dans la même direction, notre amour. Et ça, quoique tu fasses monsieur Cancer, tu ne le contrôleras pas. Aujourd’hui je suis prête à affronter la vie. Oui j’aurais des hauts et des bas, je reste humaine, mais tu n’as fait qu’accentuer ma force déjà bien ancrée. 
#FUCKCANCER 
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Tableau intitulé #FUCKCANCER réalisé par Marion Cadet en 2017 – @marioncadet_artiste

10 commentaires sur « Lettre à un inconnu »

  1. Lache rien, lâchez rien …jamais ! Belle leçon de vie ma Ramion 💕j’ai pris ce combat en court de route mais, si tu as besoin tu sais que tu auras toujours 2 💪 en plus, pour lui defoncer la gueule a ce p….. de M. Cancer et pour te soutenir!! 💋💋💋

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  2. La force de l’amour…..quelle couple de guerriers. Suis fière que vous partagez votre amitié et votre temps avec nous. Hâte cette merde de pandémie finit pour vous serrer entre nos bras mes amis…..FUCK CANCER!

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  3. Je viens de lire ce message si courageux ! Marion et Nathan votre amour est le plus fort !! …VOUS AVEZ GAGNE ! CONTINUEZ avec votre positivité !

    J’ai envie à mon tour de compléter la HARGNE qui nous habite !! Ce SATANE CANCER soit il apprend à se faire discret et nous fiche la paix sans nous faire souffrir, soit qu’il aille voir sur MARS si nous y sommes. P… de CANCER qui a déjà bien volé des êtres chers dans ma famille et il n’y a pas plus tard qu’il y a une semaine ! Tu m’as notamment déjà volé une sœur, tu est venu faire un tour par deux fois ennuyer ma deuxième sœur, tu m’as également rendu visite par deux fois et l’année dernière tu t’y es mis un peu plus fort, mais NON tu n’as pas gagné !! Je suis là et j’y reste !! La science, notre médecine, nos médecins, nos infirmières, nos thérapeutes m’ont aidée à te VAINCRE ! Le combat a été difficile mais toujours dans la positivité et m’a rendu plus forte !

    A VOUS, à NOUS Courage et force !!
    Toi CANCER, on te dit : FUCK CANCER sinon soit sympa avec nous, oublie la TERRE, regarde comme l’humain est bon, comme la vie et la nature sont belles !!…. Alors un peu d’humanité LACHE NOUS !
    Gabrielle.

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  4. Un très beau texte d’amour et de vie…un témoignage qui fait du mal et qui fait du bien. Et puis c’est tellement bien écrit qu’on le lit comme une belle nouvelle en sachant que ça va forcément bien se terminer parce que les mots sont là pour vaincre la peur et la douleur….c’est le miracle des maux/des mots….
    Thierry

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  5. Chère Marion et cher Nathan,
    Ma spécialité ce sont les mots… et il semblerait que la vôtre ait été les « maux ». Quelle pugnacité, quelle force et quel amour. Celui qui vainc tout. Je suis profondément touchée par ton témoignage que j’ai lu sans m’arrêter, témoignage haletant qui nous met KO comme le cancer.
    Je vous souhaite une vie plus douce, des engagements réussis et plein de bobos d’enfants à soigner.
    Doriane

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